1864: Et puis OFFENBACH vint

En décembre 1864, un nom, un homme, une musique, fait courir tout Paris, il s'agit bien sûr de Jacques Offenbach. Les succès de ce diable ne se comptent plus, ou mieux, ils se résument à quelques triomphes que personne n'a oublié. Il est prodigieux le chemin parcouru par Jacob Eberst, né à Cologne le 20 juin 1819 et que l'on retrouve en 1832 à Paris, tenant sa partie de violoncelle dans l'orchestre de l'Opéra-Comique, sous le nom de Jacques Offenbach. Pourtant les débuts sont difficiles, même pour ce musicien si doué que Wagner n'hésitera pas à écrire un jour " Offenbach sait faire comme le divin Mozart ".

En 1839 il donne au Palais-Royal Pascal et Chambord qui ne remporte aucun succès et en 1853 on joue aux Variétés son Pepito qui tombe dans l'oubli. Il doit attendre - et avec quelle impatience ! - le 26 juin 1855 pour obtenir ses premiers bravos aux Folies-Nouvelles avec Oyayaye ou La Reine des Iles, anthropophagie musicale, et dix jours plus tard, le 5 juillet, pour gagner son premier triomphe Les Deux Aveugles.

Et puis, le 21 octobre 1858 parait à l'affiche Orphée aux Enfers, la première véritable opérette, le premier chef-d'oeuvre. C'est un immense triomphe. Offenbach est grisé. Admis à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, le maestro capricieux se brouille avec le Théâtre des Bouffes et comme il venait d'écrire une opérette nouvelle qu'il destinait à Hortense Schneider, il propose sa pièce au Palais-Royal.

Malheureusement, Hortense, pensionnaire du Palais-Royal, vient de se brouiller avec la direction, décide de renoncer au théâtre et de retourner à Bordeaux, sa ville natale. Offenbach arrive à la hâte et trouve Hortense au milieu de ses malles et de ses valises, prête à partir. Il implore, il supplie!
- Trop tard, mon cher, j'abandonne la scène...
Mais le diable se met au piano et fredonne...
- Un mari sage... est en voyage...
Hortense chantonne. Oui, la mélodie est jolie, le texte amusant. Oui, le rôle proposé est séduisant, mais elle a décidé de partir, elle partira.

A Bordeaux, quelques jours plus tard, elle recevra un télégramme qui lui indique que le Théâtre des Variétés est prêt à l'accueillir. Elle répond en exigeant un chiffre exorbitant qu'elle est bien certaine de se voir refuser, deux mille francs par mois. Le lendemain, Cogniard lui envoie une dépêche "Affaire conclue, venez vite! La semaine suivante on répétait La Belle Hélène aux Variétés.

Aussitôt Paris s'enflamme. Napoléon III fait jouer la pièce aux Tuileries et l'ex-roi Jérôme en fait autant. Les deux personnages Patachon et Girafier deviennent si populaires qu'ils sont parodiés dans la rue. Ce fut un immense succès. La critique se déchaîna pour et contre. "Merveilleuse Hortense !", "Misérable Offenbach !", nul ne reste indifférent. Les uns s'indignent, accusant Meilhac et Halevy de ridiculiser Homère, les autres rient et chantent aux accents de la marche des Rois. Qu'importe, le "divin trio" triomphe et Offenbach peut s'écrier : "En la Trinité que je forme avec Meilhac et Halevy, je suis sans doute le Père, mais chacun des deux est mon Fils et plein d'Esprit!"

La Belle Hélène est une pièce importante à plus d'un titre. D'abord c'est une véritable opérette, c'est-à-dire une oeuvre musicale, bâtie comme un opéra, mais sur un ton léger, joyeux, allègre, et non pas une comédie seulement mêlée de couplets, comme des illustrations "hors-texte" dans un livre. D'autre part, pour la première fois avec La Belle Hélène, on inaugure sur la scène des Variétés un spectacle qui demeurera plusieurs mois sans quitter l'affiche, alors qu'auparavant, chaque quinzaine voyait surgir un nouveau titre.En mai 1865, Paris souffre d'une terrible canicule restée célèbre, qui porte un coup mortel aux théâtres désertés, sauf à La Belle Hélène qui se moque non seulement des dieux mais des rigueurs des climats. "Il fallut se rendre enfin, écrivit Francisque Sarcey, mais ce furent les acteurs qui tombèrent les premiers de fatigue." Pour les reposer, on fait venir une troupe de danseurs espagnols en juin 1865, tandis qu'Offenbach s'en va diriger sa Belle à Vienne et Berlin. A la rentrée, on reprendt La Belle Hélène aux Variétés avec le même succès. L'homme qui manque le coche de Labiche et Le Compositeur toqué d'Hervé sont des "entre-deux" qui ne laissèrent guère de souvenirs.

Paris attendait avec impatience la nouvelle opérette d'Offenbach, ce sera Barbe Bleue créée le 5 février 1866 avec un succès complet, immédiat, unanime, incontestable. Le livret est jugé charmant, la musique spirituelle, les comédiens incomparables. Schneider et Dupuis triomphent. Barbe Bleue restera à l'affiche jusqu'au 10 juillet.

Quelques semaines après Barbe Bleue en janvier 1867, on annonçait déjà un "nouvel Offenbach" qui allait faire courir, non plus Paris et la Province, non plus les souverains voisins, mais le monde entier et qui devait éclipser tous les autres spectacles de l'époque, bien qu'il ne s'agisse que d'une simple bouffonnerie bien troussée : La Grande Duchesse de Gerolstein, dont la première eut lieu le 12 avril 1867. La première représentation fut une soirée mémorable. La salle refaite à neuf brille de tout ce que Paris compte de jolies femmes et de grands noms. Pourtant, si les deux premiers actes sont un triomphe, le dernier tombe à plat. Le Figaro du 14 avril est fort sévère et trouve la pièce trop longue.

Offenbach prend ses ciseaux, il coupe, il rogne et en dépit de la critique grincheuse, le succès est complet.

Le 24 avril Napoléon III assiste à la représentation. Il y reviendra quelques jours plus tard en compagnie de l'Impératrice. Début mai on vit M. Thiers dans une baignoire. Le 15 le Prince de Galles, fils de la Reine Victoria, occupait le fauteuil n° 18 de la loge gauche du balcon. Le 1er juin, c'est le Tsar de toutes les Russies et le Grand Duc Wladimir.

"Les jambes de Mlle Schneider paraissent avoir produit beaucoup d'effet sur le prince Wladimir..." note Prosper Mérimée le 6 juin. Plus tard on put voir Bismarck dans une avant-scène, avec de Moltke et Mac-Mahon. Et encore Ismail Pacha, vice-roi d'Egypte, qui vint presque chaque soir durant son séjour parisien, tant il était épris de la belle Hortense. Puis vint le vieux roi de Bavière, le roi du Portugal, celui de Suède et l'Empereur François-Joseph...

Le 5 décembre, Edgar et sa bonne de Labiche remplace à l'affiche La Grande Duchesse et l'on finit l'année sur une bluette d'Offenbach : Le Pont des Soupirs.

1868 sera une grande année tant pour les Variétés que pour Offenbach, celle de La Périchole , le nouveau chef-d'oeuvre du "divin trio". Pourtant on renacle au début, mais on se presse ensuite. La Périchole n'est pas le Pérou !" s'écrie la critique et Sarcey pense que la verve d'Offenbach touche à sa fin. Pourtant, tout Paris vient aux Variétés honorer l'Impératrice Eugénie en reprenant en choeur : "Il grandira, il grandira, car il est Espagnol, gnol, gnol..."Cependant Offenbach n'était pas très satisfait de sa Périchole qu'il trouvait boiteuse, mal équilibrée et finissant en queue de poisson. La faute venait de "la paresse de Meilhac". Contrairement à ce qui s'était passé pour La Grande Duchesse largement amputée, Offenbach reprit complètement La Périchole et lui ajouta un acte, de sorte qu'à la reprise de l'oeuvre en 1874, ce fut une nouvelle opérette, bien supérieure à la première que put applaudir le public.

En 1868, Offenbach était malade et surmené. En deux ans il avait écrit La Vie Parisienne, La Grande Duchesse, Robinson Crusoé, Le Château à Toto, Le Fifre enchanté et L'Ile de Tulipatan ; il finissait Vert-Vert pour l'Opéra-Comique et préparait Les Brigands pour les Variétés.

La première des Brigands eut lieu le 10 décembre 1869. Ce n'était pas une bonne année pour la France et il n'y avait qu'Offenbach pour maintenir une certaine gaîté. L'Empire est malade. Les familiers de l'Empereur s'éteignent un à un comme des chandelles. La nouvelle oeuvre d'Offenbach, Meilhac et Halevy est saluée comme étant" un mariage de raison entre l'Opérette-bouffe et l'Opéra-comique", une grande partition, et comme tous les chefs-d'oeuvre, prémonitoire. "Le bruit des bottes, des bottes, des bottes..." en annonçait d'autres, celles de Bismarck. La fête était finie, on soufflait les lampions, Sedan déjà brûlait à l'horizon.

Le 1er juillet 1869 Eugène Bertrand avait succédé à Cogniard à la direction du théâtre. On avait joué une opérette importante de Léo Delibes, La Cour du Roi Pétaud ainsi qu'une comédie de Victorien Sardou : Les Pommes du Voisin.

En janvier 1870 Les Trente Millions de Gladiator de Labiche remplacent Les Brigands qui ne reprendront l'affiche qu'après la guerre. Les salles parisiennes ferment les unes après les autres. Le 18 août, après la sanglante défaite de Rezonville, c'est le tour des Variétés : on installe une infirmerie dans les décors des Les Brigands... Le 2 septembre, la bataille de Sedan entraîne la capitulation de Napoléon III, transféré le lendemain à Wilhelmshôle.

Un soir, tandis que l'Empereur reposait, retentit une musique familière à son oreille, "c'était le régiment allemand qui passait et qui jouait un air des Brigands. L'Empereur pleurait..." Le 4 septembre la République était proclamée. Eugénie partait en exil. Un monde de gaîté, d'insouciance, de satin, de plumes et de champagne s'écroulait. La France changeait son histoire.