1836: la chasse aux Ours

Après la démission d'Armand Dartois, le Théâtre des Variétés connut pendant dix-huit ans une très grande instabilité, pourtant, malgré des conceptions théâtrales étranges, la salle du boulevard Montmartre connut toujours le même succès populaire. Dix directeurs se succédèrent et certains ne restèrent en place que quelques semaines.

Ce fut Philippe-François Pinel du Manoir (ou Dumanoir) qui, en 1836, s'empara du fauteuil laissé libre par Dartois. Né à la Guadeloupe, Dumanoir était un auteur dramatique fécond et fêté qui ne laissa pas moins de cent quatre-vingt-quatorze pièces de théâtre, dont plusieurs furent créées aux Variétés : La semaine des Amours (1827) avec Jenny Colon, Le Vicomte de Letorières (1841), Léonard (1847) et beaucoup d'autres écrites en collaboration avec de nombreux auteurs. Il est bien difficile de dire si Dumanoir fut ou non un bon directeur car il n'eut guère le temps de manifester ses talents.

En 1837, la direction des Variétés passait entre les mains de Jean-François-Alfred Bayard, auteur dramatique prolifique, époux de la nièce de Scribe et qui devait ajouter trente-deux pièces au répertoire de son théâtre. En 1837 les Variétés affichent sept pièces de Bayard : Le Chevalier d'Eon, en collaboration avec Dumanoir, Suzette, toujours avec Dumanoir, Le Père et la Débutante, avec Théaulon, Paul et Jean, Judith, Un retour de Jeunesse, Résignée ou les Deux Ménages, tandis qu'entre temps, on joue une comédie du tonton Scribe L'Etudiant et La Grande Dame. La récolte de navets sera aussi riche en 1838, cependant, cette année-là, les Variétés obtiennent un très grand succès avec une comédie de Varin et Dumersan Les Saltimbanques, dans laquelle l'acteur Odry fait merveille. On joue aussi Monsieur Gogo à la Bourse, Mathias l'Invalide, Les Trois Soeurs, C'est Monsieur qui paye, oeuvres de Bayard.

En 1839, on affiche Phoebus, Les trois bals, Geneviève la Blonde, Emile ou six têtes dans un chapeau, Fragolette, toujours du prolifique Bayard qui, cette année-là, cède son poste directorial à Jouslin de la Salle.

La direction de Jouslin de la Salle, comme celle de son successeur Pierre-Joseph Leroy, fut de si courte durée que nous la passerons sous silence pour arriver tout de suite en 1840. Alors entre en scène un personnage haut en couleur, Louis-Nestor Roqueplan. Né en 1804, Roqueplan avait alors trente-six ans. Homme de théâtre, il dirigea successivement le Panthéon, les Nouveautés, les Variétés, l'Opéra, l'Opéra-Comique et le Châtelet. Il marqua chaque fois son passage par une accumulation de dettes qui pourtant n'altéraient jamais sa croissante fortune personnelle. Auteur de nombreux livrets d'opéra (Jérusalem de Verdi, Sapho de Gounod, etc.), il ne fit représenter aucune de ses oeuvres sur la scène des Variétés, mais ouvrit son théâtre à de nombreux nouveaux auteurs et fit appel à de grands comédiens, tels que la célèbre Déjazet.

En 1840 on joue pour la première fois aux Variétés une pièce d'un auteur qui devait par la suite faire merveille sur cette scène Le Fin Mot de Labiche. En 1841 disparaissait un auteur original qui avait donné aux Variétés de nombreux vaudevilles et comédies.

Marie-Emmanuel Théaulon. Son nom mérite de rester à la postérité car c'est lui qui est à l'origine de l'expression "faire un four". En effet, après avoir connu de nombreux succès, peut-être un peu lassé d'écrire, le pittoresque Théaulon inventa un procédé nouveau pour élever des poulets ! Il loua un hangar (faubourg Saint-Honoré, s'il vous plaît !), construisit un four d'incubation, y enfourna des centaines d'oeufs de poule et le chauffa doucement en permanence pendant vingt et un jours. Malheureusement, lorsqu'au jour dit, il ouvrit sa couveuse, il ne récolta que des oeufs durs... L'affaire fit le tour de tous les théâtres de Paris :
- Vous connaissez la nouvelle oeuvre de Théaulon ? C'est un four !
Et l'expression resta vivante pour désigner un échec.

Pauline-Virginie Déjazet (1797-1875), venue du Théâtre du Palais-Royal, fit ses débuts sur la scène des Variétés le 24 février 1845 dans la reprise d'une pièce fort connue à l'époque : Les Premières Armes de Richelieu.

La même année elle créa Un conte de Fées de Brunswick et Leuven et fut à même de beaucoup se produire puisque la troupe ne joua pas moins de vingt-sept spectacles différents parmi lesquels il faut retenir Le Tricorne Enchanté de Théophile Gautier. En 1846 la Déjazet triomphe dans Gentil-Bernard de Dumanoir et l'année suivante dans L'Enfant et l'Amour de Bayard et Le Moulin à Paroles de Gabriel. Elle était la comédienne chérie des Parisiens et sa présence assurait à chaque fois le succès.

Mais Le Moulin à Paroles marquera la fin du règne de Nestor Roqueplan qui, fortune faite, s'en ira endetter l'Opéra. La Sirène du Luxembourg de Biéville inaugura la nouvelle direction du théâtre par M. Morin qui ne la gardera que seize mois.

En même temps que le théâtre changeait de direction, il changeait de propriètaire. Un "fastueux anglais", Mr. Bowes, connu pour ses chevaux et ses châteaux, eut l'envie de posséder son théâtre et acheta à Thayer les Variétés. Mal lui en prit, comme l'écrit Boulet de Montvel, car à dater de ce jour, auteurs et directeurs se succédèrent avec une égale mauvaise fortune, et ce fut un défilé ininterrompu de fours noirs, de comédies fastidieuses et mornes, de vaudevilles dont aujourd'hui la nomenclature sans fin n'éveillerait chez personne l'ombre d'un souvenir jusqu'à l'arrivée en 1855 d'Hippolyte Cogniard.

Pourtant ne soyons pas trop sévères envers ce pauvre Morin. Il donna aux Variétés quelques beaux succès : Oscar XXVIII, Madame Veuve Larifla et Rue de l'Homme-Armé numéro 8 bis de Labiche, ainsi que la création d'un proverbe d'Alfred de Musset et Emile Augier : L'Habit Vert (23 février 1849), une couleur d'habit qui devait porter bonheur plus tard aux Variétés.

Vaincu par les troubles de 1848 et le choléra de 1849, Morin abandonna son bureau et laissa la place en novembre 1849 à Thibeaudeau-Milon, "le Beau Thibeaudeau", tragédien brillant, dandy célèbre, amant fêté, qui marqua ses débuts directoriaux par un coup d'éclat : La Vie de Bohème de Barrière et Murger qui parut à l'affiche le 22 novembre. Malheureusement ce coup d'éclat honoré par la présence du premier président de la République Louis-Bonaparte, resta sans lendemain. Ni la Déjazet vieillissante dans Lulli de Dumanoir, ni Labiche avec Une clarinette qui passe, ni La Petite Fadette d'après George Sand ne lui permirent de remplir les caisses vides et le 1er juin 1851, Thibeaudeau cédait la place à Carpier.

L'administration de M. Carpier fut des plus étranges. Il reste célèbre pour avoir introduit dans ses spectacles des danses exotiques, mais, hélas, ce ne fut pas son seul défaut. Quel fut son raisonnement devant la faiblesse du répertoire et la pauvreté des oeuvres proposées? Nul ne le saura jamais, pourtant il semble que dans l'espoir de découvrir l'oiseau rare, Carpier, de peur de se tromper, préféra tout accepter plutôt que de risquer le refus d'un chef-d'oeuvre. Le malheur voulut que dans le monceau de pièces dont il accepta par contrat la création, ne se trouvait aucun chef-d'oeuvre.

"L'entreprise était hardie" note Boutet de Montvel. Le résultat fut tragique.
En 1852 Frédérick Lemaître sauve la mise en venant jouer Le Roi des Drôles. Lemaître, où qu'il soit, fait courir tout Paris. On joue aussi Un Monsieur qui prend la mouche de Labiche et quelques vaudevilles sans qualité de Thiboust, auteur nul mais fécond. En 1853 Labiche donne Un ami acharné, Déjazet joue Les Trois gamines et tandis que l'Empereur se marie, les Variétés affichent Une femme qui se grise de l'inépuisable Thiboust.

Les années 1853 et 1854 n'auraient pas marqué d'une façon particulière les Variétés après des échecs mérités aux titres spirituels comme On dira des bêtises de Labiche, Mêlez-vous de vos affaires de Bourdois, Sous un bec de gaz de Cabot, Un mari qui ronfle de Siraudin, Un mari qui prend du ventre de Labiche, ou Si ma femme le savait ! de Lange, si dans deux vaudevilles n'était apparu pour la première fois un nom qui devait briller comme un soleil quelques années plus tard, celui de Jacques Offenbach. Pepito et La Femme à trois maris passèrent comme les autres malgré la musique du génial compositeur et l'inestimable Mr. Bowes, en propriétaire consciencieux s'avisa de faire ses comptes...

Le Figaro du 18 mars 1855 publiait les comptes d'exploitation du Théâtre des Variétés: le passif s'élevait à 2.300.000 francs... Le cher M. Carpier est remercié et pendant quelques mois Mr. Bowes lui-même prend la direction de son théâtre en collaboration avec MM. Laurencin et Zacheroni, chargés de liquider le fond Carpier.

Le "fond Carpier" se compose d'une multitude de pièces injouables et injouées qui vieillissent dans des cartons et que depuis la pièce de Scribe L'Ours et le Pacha on nomme des "ours". L'obstination des Variétés à ne monter que des "ours" amuse tout Paris. Le succès est à l'envers, on se presse pour aller siffler le "nouvel ours" qui, on le sait, ne vivra qu'un seul soir. On nomme les Variétés "La Ménagerie", les caricaturistes représentent Mr. Bowes en chasseur d'ours. Les pièces se succèdent à un rythme tel que l'expression "on répète aux Variétés" passe pour devenir un proverbe exprimant un effort inutile :

- Vous savez que Mlle de Champean est fiancée? On répète aux Variétés ! lança la baronne qui savait bien que l'affaire n'aurait pas de lendemain.

Les ours succédant aux ours, les affiches aux affiches, les fours aux fours, après avoir vendu les places au rabais, licencié les acteurs endormis et réduit les éclairages, il restait peu à faire pour ruiner définitivement la réputation des Variétés. Un public de valets et de femmes de chambre, de concierges et de crieurs de journaux se chargea d'expédier définitivement les derniers ours et vider "le fond du sac à malice de M. Carpier". (Le Figaro, 24 décembre 1854.)

Le 27 mai 1855 la chasse aux ours est terminée. Le théâtre est rajeuni de la scène au poulailler et Hippolyte Cogniard inaugure avec humour et éclat un règne qui devait marquer les Variétes d'un halo de gloire. Le 16 juin, pour la réouverture, on donne La Fosse aux Ours de Couailhac, Bourdois et Alhoy, sorte de parodie stigmatisant tout l'ancien répertoire, Les Enfants de Troupe, triomphe du vieux Bouffé, idole du public et Furnished Apartment, bouffonnerie qui terminait admirablement la soirée. Hippolyte Cogniard avait gagné. Ce soir-là, une page était tournée.