1807: la fin de MADEMOISELLE

Malgré son âge, "Mademoiselle" devait avoir encore beaucoup de forces et d'autorité. Les travaux de construction de son nouveau théâtre, dirigés par l'architecte Célerier, durèrent exactement cent soixante jours, pendant lesquels sans cesse elle eut l'oeil à tout, organisant tout, décidant tout. Devant elle, les pires difficultés s'aplanissaient et chacun sous ses ordres donnait le meilleur de lui-même.

L'inauguration, le 24 juin 1807, fut triomphale. La Montansier aurait pu drainer le public n'importe où. Ce soir-là, tout Paris était à nouveau au rendez-vous. On donna la première représentation d'un chef-d'oeuvre fragile, Le Panorama de Momus, vaudeville de M Marc-Antoine Désaugiers.
Les artistes obtinrent un immense sucès et le charmant théâtre retentit ce soir-là pour la première fois des applaudissements qui devaient se répéter des milliers de fois.

La direction des Variétés fut confiée à une commission de cinq membres, comprenant outre la Montansier, MM. Crétu, César, Amiel et Mira Brunet le comédien.

Aussitôt, le nouveau théâtre eut un très nombreux public en dépit des jalousies, des cabales et des intrigues de ceux qui continuaient à vouloir contrarier l'oeuvre de la vieille Mademoiselle.
Il y avait alors à Paris vingt-sept salles de spectacles. L'Empereur jugeant qu'il y en avait beaucoup trop, faisant tort ainsi à la troupe officielle du Théâtre Français, décida d'en fermer les deux tiers. La vie des Variétés ne fut sauvée que grâce aux folles amours de l'Archichancelier d'Empire Cambacéres, duc de Parme, et de la ravissante actrice Mlle Cuisot pour laquelle il ressentait une passion extrême, manifestée chaque soir par de vibrants applaudissements.

On jouait alors des vaudevilles de Désaugiers, tels que Une heure de Folie, Taconnet chez Ramponneau, Les Bateliers du Niemen (1807), Monsieur et Madame Denis (1808), ou de Sewrin : Les Poètes sans soucis, Les Bourgeois Campagnards, Les Commères, Les Trois Etages, Habits, Vieux galons (1808), Le Petit Candice, L'Ecu de six francs, Misère et Gaité (1809), ou encore de Merle et Coster : Je cherche un dîner, de Merle et Ourry : Les Baladines, de Merle et Dessessarts : Monsieur Grégoire ou Courte et Bonne (1810), de Merle et Brazier : Le Ci-devant Jeune Homme (1812) où triomphait l'acteur Potier. Alors la troupe des Variétés créait environ vingt pièces par an et le même auteur en fournissait parfois cinq ou dix.

Mais les succès continuels des Variétés n'étaient pas du goût de tous et les menaces se firent si violentes que l'administration impériale une nouvelle fois en 1813 menaça de fermer la salle, sous prétexte que l'innocente féerie L'Ogresse ou la Belle au Bois Dormant blessait les bonnes moeurs. A nouveau il fallut toute la protection de Cambacêres et celle de Regault de Saint-Jean d'Angely pour lever l'arrêt de mort prononcé par le duc de Rovigo, ministre de la Police. Pourtant, quelques mois plus tard, un autre scandale éclatait, qui réclama l'intervention de la police. Dans la pièce de Scribe et Dupin, Le Combat des Montagnes, les commis de magasin se virent railler dans la personne ridicule de M. Calicot et firent tout pour empêcher la suite des représentations. Plus tard encore, en 1818, le comte Angles, ministre d'Etat, s'émut des manifestations bruyantes et des rappels frénétiques des acteurs qui, chaque soir, retentissaient aux Variétés. Il exigea que l'on "interdise à un acteur redemandé de céder aux instances du public, préjudiciables à la tranquillité publique ". Il est vrai que les acteurs des Variétés affichaient un peu trop ostensiblement des opinions bonapartistes, ce qui déplaisait fort à Louis XVIII.

Pourtant, des pièces de l'époque, il reste peu de souvenirs. On a oublié Le Tribunal des Femmes (1814), de Dumersan, Le Bachelier de Salamanque (1815), La Jarretière de la mariée (1816), de Scribe, et cent autres vaudevilles qui firent les beaux soirs de l'époque.

Pendant ce temps, la Montansier goûtait une vieillesse heureuse. Tardivement, le 5 septembre 1799, elle avait épousé son cher De Neuville qui devait mourir quatre ans plus tard en 1803, mais ne souffrait pas de la solitude. Certains l'accusèrent d'avoir de séniles faiblesses pour le jeune et beau danseur italien acrobate Forioso qui se produisait au Palais-Royal, mais rien ne semble avoir troublé la paisible retraite qu'elle prit enfin, assurée du plein essort de son Théâtre des Variétés.
Elle approchait de quatre-vingt-dix ans lorsqu'elle tomba malade. Elle s'éteignit le 13 juillet 1820, alors qu'aux Variétés on jouait Marie Jobard, de Scribe et Dupin.

Née sous Louis XV, elle mourait sous le règne de Louis XVIII après avoir connu trois rois, un empereur, une république, mais surtout le succès, la fortune, la célébrité, l'amitié des grands et de grandes amours. Elle avait rayonné pendant plus d'un demi-siècle sur le monde du théâtre, formant des centaines d'acteurs, encourageant les auteurs et les musiciens, les décorateurs et les peintres, laissant un souvenir où se mêlait l'admiration et l'envie.

L'histoire devait pourtant se montrer bien ingrate envers sa mémoire. En 1907, pour le Centenaire du Théâtre des Variétés, le journaliste Fernand Nozière, dans la revue "Le Théâtre", réussit le prodige de dresser l'historique du théâtre sans citer une seule fois la Montansier ! Déjà en 1900, le nouveau directeur des Variétés, Samuel, dans un long article sur l'histoire de son théâtre, ne nommait qu'une seule fois, et comme par mégarde, l'illustre fondatrice.

En 1904, le Théâtre de la Gaîté joua avec quelque succès une pièce en quatre actes et un prologue de Flers et Caillavet :

"La Montansier" dont le rôle était tenu par Réjane, mais cette louable entreprise ne suffit pas à sortir la "Belle Béarnaise" des limbes de l'oubli.
Paris n'a pas jugé bon de célébrer sa mémoire. Il n'existe aucune rue, aucune impasse qui porte son nom et sur les murs de la rue de Beaujolais où elle vécut trente ans, à côté du Théâtre du Palais-Royal qu'elle créa, nulle plaque ne commémore l'illustre Mademoiselle.