1793 : du Palais Royal au Boulevard Montmartre

Hélas, après ces heures de gloire devaient venir les jours de drames.

La Montansier voulait faire à Paris une rentrée triomphale. Elle avait fait construire par son architecte préféré Victor Louis un grand et superbe théâtre, magnifiquement aménagé, comme il n'en existait aucun à Paris, où elle comptait bien pouvoir concurrencer définitivement l'Opéra de la Porte Saint-Martin. Ce théâtre était situé rue de la Loi (actuellement rue Richelieu), en face de la Bibliothèque nationale, à la place de l'actuel square Louvois.

Elle le nomma "Théâtre National" et l'inaugura le 15 août 1793, par pure bravade anti-religieuse. Le bâtiment était d'une très grande beauté et les machineries scéniques tout à fait nouvelles pour l'époque. Avec cette nouvelle salle, son théâtre du Palais-Royal et celui de Versailles, la Montansier pouvait bien se croire la reine du spectacle, malheureusement c'était la Terreur qui régnait et il valait mieux alors n'être point roi.

Trois mois après l'ouverture du Théâtre National, le 23 brumaire, le procureur Chaumette le faisait fermer et le 25, la Montansier était arrêtée. On l'accusait de complot avec les Anglais, d'avoir obtenu de ces derniers, en échange de quelques trahisons, les fonds nécessaires à la construction de son théâtre, d'avoir reçu des sommes considérables de la reine et même de vouloir mettre le feu à la Bibliothèque Nationale !

Le théâtre du Palais-Royal n'avait pas suspendu ses représentations. Il portait alors le nom de "Théâtre de la Montagne". Le Théâtre National n'avait été fermé que quelques jours et après de multiples intrigues et aventures, était devenu Opéra National en 1794. On devait y chanter et y danser jusqu'en 1820, date de sa démolition, à la suite de l'assassinat du duc de Berry.

Si la Montansier jugée coupable, avait été guillotinée, la confiscation de son théâtre eut été légale, mais déclarée innocente, elle protesta avec la plus extrême vigueur contre l'arrêté de la Convention et ne cessa de protester pendant les vingt-six ans qui lui restaient à vivre. Elle réclama sept millions d'indemnité. "Pour ce prix-là, on aurait une escadre !" s'écrit Bourbon de l'Oise. Mais la Montansier tient bon, elle veut ses sept millions ou la restitution de son théâtre. Après des polémiques sans fin, ce diable de femme obtint, en plusieurs fois, de très larges compensations et malgré ses réclamations continuelles, elle s'estima vengée.Elle fut interrogée le 11 frimaire et le 14 nivôse. On ne trouva rien à son domicile qui puisse la compromettre et finalement, après dix mois de détention arbitraire, elle fut libérée le 30 fructidor. Elle avait gagné, une fois de plus, une difficile partie. Sans doute son âge avait joué en sa faveur - elle avait alors soixante-quatre ans - mais surtout ses relations et ses amis. Elle gardait l'énergie de ses trente ans et une santé à toute épreuve.

Revenue dans ses foyers, elle reprit sa lutte et ses projets. Successivement, elle avait loué le Théâtre Olympique et la Salle Favart, mais sans succès. Son étoile semblait pâlir et en 1803 elle fut même mise en prison pour dettes. Le nouveau gouvernement ne lui était guère favorable et un décret de juin 1806 ordonne l'évacuation du Théâtre du Palais-Royal qui portait alors le nom de "Variétés". Le but de ce décret visait à éloigner la troupe de la Montansier qui portait ombrage à celle, voisine, du Théâtre Français, dont la salle restait déserte tandis que les Variétés-Montansier jouissaient toujours d'une immense faveur.

Furieuse d'avoir à évacuer sa salle pour le 1er janvier 1807, la Montansier rassemble ses troupes et son énergie, part en campagne, finit par être reçue par l'Empereur lui-même et obtient de lui aide et protection : elle avait alors soixante-dix-sept ans, mais son charme opérait toujours.
Forte de cet impérial appui, elle réunit la "Société des Cinq" qui dirige sa nombreuse troupe et propose la construction d'une nouvelle salle. En attendant l'achèvement des travaux les comédiens iront s'installer dans la Cité, au Théâtre du Prado.

Cinq mois plus tard, seulement, le 24 juin 1807, la troupe de la Montansier inaugurait le nouveau "Théâtre des Variétés", celui-là même qui se dresse à côté du passage des Panoramas, boulevard Montmartre.