1789: le Théâtre aux armées

La révolution allait-elle ruiner définitivement les projets grandioses de la protégée de Marie-Antoinette qui obtenait du roi de fastueux privilèges ? C'est sans doute ce que beaucoup crurent alors, se réjouissant déjà des malheurs de l'entreprenante Montansier. C'était ne pas la connaître.

En acquérant dès 1788 la salle du péristyle de Joinville dans la galerie du Palais-Royal, ne prenait-elle pas déjà une certaine distance envers la Cour ? Elle savait que l'avenir ne serait plus jamais à Versailles, elle devait se tenir sur ses gardes et viser juste.

La Montansier avait tout à gagner de la présence de la famille royale et de la Cour aux Tuileries. Elle conservait pour huit ans encore le privilège de l'organisation des spectacles de la Cour. La Révolution ayant fixé la résidence du roi à Paris, la Montansier avait parfaitement le droit d'y exercer son privilège et ne s'en priva pas.

Dans sa nouvelle salle du Palais-Royal elle obtint aussitôt un très vif succès en faisant jouer des opéras italiens traduits en français, ce qui ne tarda pas à susciter les pires jalousies. On allait alors beaucoup plus volontiers chez la Montansier qu'au Théâtre de l'Opéra, si mal situé à la Porte Saint-Martin.

Les libelles les plus infâmants circulèrent, anonymes, contre la "Ribaude du Palais-Royal" qui laissa dire…et ne voulut point réagir. Elle se vit roulée dans la boue en compagnie du fidèle De Neuville et de l'infortunée Marie-Antoinette. On l'accusait d'être la pourvoyeuse de tous les vices de la Cour et de la Ville et d'être à la fois Lesbos, Sodome et Gomorrhe. Pourtant, si la Montansier avait beaucoup d'ennemis jaloux, elle avait surtout beaucoup de très loyaux amis et loin de baisser le front sous les menaces et les injures, elle se dressa pour attaquer et exigea, en vertu de son privilège royal, une redevance de tous les théâtres de Paris, qu'elle obtint. En 1790, elle s'était installée à quelques pas de son théâtre, arcade 82 du Palais-Royal et les fenêtres de sa chambre, exposées au midi, donnaient sur les jardins. Son appartement, largement ouvert à tous, devint un salon littéraire fort à la mode où se pressaient compositeurs, auteurs dramatiques, poètes, artistes et journalistes, au milieu des femmes les plus en vue et des plus jolies actrices de la capitale.

Pendant la fermeture du théâtre, aux fêtes de Pâques de 1791, l'architecte Louis réussit à doubler la longueur et la largeur de la salle du petit théâtre devenu trop exigu pour la foule qui s'y pressait sans cesse. Mais en ces périodes plus que troublées, il n'était pas de très bon ton de réussir dans les affaires et d'être en vue. Les calomnies allaient bon train et, après le manifeste de Brunswick et le 10 août, la Montansier eut quelques ennuis. On l'accusait de recéler des armes dans son théâtre, de conspirer avec les Anglais et d'être à la disposition des traîtres de la Révolution. Comme toujours, au lieu de se dérober, la Montansier fit front.

Accompagnée de De Neuville et de quatre-vingt-cinq artistes et employés de son théâtre, elle se présenta le 3 septembre 1792 à la barre de la Législative et demanda l'autorisation de former une compagnie franche afin d'aller défendre la Patrie en danger par la marche des Prussiens.

Le 14 septembre, la joyeuse troupe s'embarque pour le Camp de la Lune. Le pauvre De Neuville, nommé colonel, victime d'une chute de cheval, doit abandonner à Reims tandis que son intrépide maîtresse poursuit sa course à la tête de sa troupe. Le 1er novembre, la compagnie Montansier arrive à Cuesmes et le 6 du même mois assiste à la bataille de Jemmapes.mLa compagnie fait bravement son devoir et est même citée à l'ordre de l'Armée !

Mais le succès devint un triomphe lorsque la Montansier, ayant fait venir en toute hâte de Paris tout un magasin de costumes, monte un théâtre dans la plaine de Jemmapes. La construction, faite par les soldats, est rondement menée, et le 12 novembre on placarde des affiches qui commencent ainsi :

La Troupe des Artistes Patriotes,
sous la direction de Mlle Montansier,
donnera aujourd'hui devant l'ennemi :
"La République Française", cantate
"La Danse Autrichienne", ballet
"L e désespoir de Jocrisse", pièce de M. Dorvigny
Le spectacle se terminera par un feu d'artifice.

La fête fut si réussie qu'elle dura toute la nuit. Le lendemain la troupe Montansier regagnait Paris, la campagne glorieuse avait duré six semaines.

Forte de ce très beau succès patriotique qui, pour un temps, faisait taire les mauvaises langues, la Montansier décida d'aller prêcher la bonne parole en Belgique. Elle devait y rester du 2 janvier au 23 mars 1793. La troupe Montansier s'empara un peu militairement du Théâtre de la Monnaie pour y jouer non seulement son répertoire habituel, mais aussi des pièces de circonstances ultra patriotiques et fortement anti-catholiques qui furent accueillies plutôt fraîchement par les bons bourgeois de Bruxelles. La victoire du prince de Saxe-Cobourg devant Dumouriez à Neerwinden vint mettre un terme au prosélytisme de la Montansier. Elle s'enfuit prestement le 23 mars, abandonnant costumes et décors. Le 24 les Autrichiens entraient dans Bruxelles.